Quêtes botaniques

Mon grand-père maternel était un instituteur passionné, mais pour moi qui l'ai connu principalement retraité, c'était surtout un grand botaniste amateur. Personne n'aurait pu deviner que dans son jardin de Rouen, coincé entre des HLM délabrés et des abattoirs, poussaient des plantes des quatre coins du monde. Certaines rarissimes en France en dehors de quelques jardins botaniques institutionnels, d'autres qu'on aurait simplement cru inaccoutumables au climat normand. La véranda d'une ancienne annexe au fond du jardin tenait lieu de serre, abritant les plantes les plus fragiles, ainsi que ses semis et bouturages permanents.

Il était passionné et ému par tout ce qui vit, flore comme faune, et le jardin était un foisonnement de cohabitations improbables. Mais bien sûr il avait ses préférences. La petite flore de montagne, les mousses les plus discrètes, les cyclamens sauvages les plus modestes, à la floraison la plus rare. Souvent des plantes d'apparence simple, mais dont il savait voir toutes les richesses. Et puis, il adorait aussi les plantes carnivores. Ce qui, quand j'étais enfant, éclipsait tout le reste.

Logo de l'association Dionée, qu'il avait dessiné.
Logo de l'association Dionée, qu'il avait dessiné.

Comme tout le monde, il était fasciné par leur étrangeté et leur multitude de formes. Mais il était surtout émerveillé je crois devant le miracle évolutif qu'elles représentent. Un émerveillement sans cesse renouvelé et purement rationnel, alimenté par ses connaissances théoriques du sujet et toutes ses mises en application. Loin de garder ça pour lui, il adorait partager ses recherches et ses résultats. Ça me réjouit de voir que Dionée, l'Association francophone des amateurs de plantes carnivores, qu'il avait créée avec un ami au début des années 1980, est toujours active. Et c'est encore plus émouvant de retomber, au détour d'obscures archives, sur les premiers numéros de la revue de l'association, avec ses articles et illustrations.

Qu'il s'agisse de plantes carnivores ou non, il entretenait une correspondance abondante avec d'autres botanistes dans le monde, principalement anglo-saxons. Quand nous étions petits et que nous ne nous rendions pas compte que c'était un passe-temps de dame patronnesse, ma sœur cadette et moi tenions une grande collection de timbres, uniquement constituée grâce à son courrier[1]. Les enveloppes envoyées ou reçues contenaient souvent, en plus d'une longue lettre, des sachets de graines. Des témoignages de réussites de culture ou des plantes communes localement, envoyés à l'ami du bout du monde pour qu'il tente aussi l'aventure. Parfois sans doute au mépris de quelques règles de circulation des espèces…

Sa grande collection s'était constituée comme ça sur des années. Avec ces échanges de graines donc, de rares achats, des dons de ses amis du Jardin des Plantes de Rouen, etc. Je crois qu'à une époque de sa vie il s'était aussi pas mal promené aux quatre coins de la France et avait dû en ramener des plants. Moi, je l'ai toujours connu casanier comme personne. En partie parce qu'il ne se voyait plus laisser ses plantes sans soin plus de quelques jours. Alors il confiait des missions aux membres de la famille plus mobiles.

Je me souviens de vacances en famille dans le Mercantour, quand j'étais ado. En apprenant que nous partions là-bas, il nous avait chargé de trouver une espèce de grassette qui ne vit que dans cette région, au milieu de variétés plus communes. Et si possible de lui en ramener un spécimen. J'ai oublié le nom de l'espèce en question, mais d'après son aire de répartition, c'était probablement la Grassette de Reichenbach. Un nom qui ne manque pas de réjouir le fan de Sherlock Holmes en moi.

Grassette.
Grassette.

Les grassettes, ce sont sans doute les plus humbles des plantes carnivores. Pas de "piège à loup" comme les dionées, pas de puits mortel comme les nepenthes ou les sarracenia. Et si elles ont le même principe de capture que les droseras, des feuilles collantes qui engluent les insectes, c'est sans leurs élégantes gouttelettes et leur rouge lumineux. D'un vert tendre et d'apparence assez banale, elles ne capturent que de petits moucherons. Elles aiment l'humidité constante, la lumière pas trop directe, et adorent les petites parois rocheuses baignées par les eaux de ruissellement qui coulent des montagnes.

Nous avons passé les balades du séjour à les rechercher. Je me rappelle surtout des trajets en voiture, où toute la famille scrutait les talus, à la recherche de ces ruisselets et mini-cascades qu'on voit partout au bord des routes de montagne. Chacun était comme un écosystème en miniature qui demandait qu'on s'arrête pour l'explorer. C'était très amusant. Au bout d'un moment, nous sommes tombés sur une première grassette, et nous n'avons pas arrêté d'en voir par la suite. Nous les repérions même en roulant, elles faisaient comme des éclairs verts et étoilés sur les parois couvertes de mousse sombre. Et à chaque fois, nous arrêtions la voiture pour aller voir ça de plus près.

C'est drôle, je ne sais même plus si nous avons fini par trouver cette variété rare… Nous avions de toute façon prélevé quelques plants des grassettes recontrées, avec quelques brins de leur lit de mousse. Dans des bouteilles en plastique tronquées, gardés constamment humides, nous les avions ramenés en Normandie comme le plus précieux des trésors. Et c'est comme ça que mon grand-père les a tout de suite considérés. Non sans mal, avec des soins infinis, il a réussi à bouturer et à multiplier l'une des pousses. C'est devenu l'une des plantes à laquelle il tenait le plus, et quelques clones de "notre" grassette du Mercantour se sont perpétués dans la famille pendant plusieurs années.

Ce genre de mission s'est reproduit d'autres fois. Pas toujours dans le but de ramener un spécimen. Mon grand-père en concevait tout de même de la culpabilité, car ces plantes sont protégées. Parfois aussi leur possession lui semblait simplement futile et égoïste. La plupart du temps, savoir que nous avions observé dans son milieu naturel une plante qu'il aimait, voir les photos que ma mère en ramenait, suffisait à son bonheur. Avant le départ, il nous disait juste de guetter telle plante dans tel type d'endroit, par exemple la délicate Gentiane printanière dans les alpages de Savoie, et nous ouvrions l'œil avec tout autant d'assiduité. Ces recherches sont parmi mes souvenirs les plus marquants des vacances de cette époque.

Je n'ai réalisé que bien plus tard que c'étaient de véritables quêtes, de celles qu'on peut trouver dans un conte ou un jeu de rôle, transposées dans "la vraie vie". Mon grand-père n'avait pas de longue barbe blanche, mais il aurait sans doute fait un parfait PNJ, dans sa cabane d'ermite ou son laboratoire de magicien, envoyant les aventuriers sur les chemins. "Vous irez chercher la rarissime mandragore céleste, seule capable de soigner notre reine mourante et qui ne pousse que sur les sommets escarpés des Montagnes Venteuses". Même pas besoin d'inventer, en fait : quand il nous avait fait chercher une mousse quasi-endémique de la forêt de Huelgoat en Bretagne, notamment au lieu-dit la Grotte d'Artus, tout pétri de légendes arthuriennes, tout y était ! Maintenant, dès qu'un jeu vidéo me demande d'aller ramasser des pétales d'hellébore pour une potion (coucou The Witcher 3), cela convoque tout un tas de souvenirs.

Au delà de ces analogies ludiques, ces expériences ont profondément affecté ma façon de me promener, de regarder autour de moi. Même en ville. Où que je sois, j'ai l'impression qu'il y a mille richesses à voir et autant de façon de découvrir des lieux. Vingt-cinq ans plus tard, j'ai encore ce réflexe de scruter les talus et les ruisseaux. Et même dans des contrées où ces plantes sont assez communes, j'ai toujours un bond du cœur et un grand sourire quand je vois le vert clair d'une grassette apparaître entre les herbes.

Grassettes d'Écosse, 2015.
Grassettes d'Écosse, 2015.

  1. Je me souviens de ribambelles d'Elizabeth II de toutes les couleurs, et de magnifiques séries d'oiseaux qui illustraient les timbres australiens et néo-zélandais.